Quand l’Alpenbrevet a failli me briser

Les erreurs qui ont donné naissance à l’Alpenbrevet Odyssey.

En 2013, j’ai pris le départ de mon tout premier Alpenbrevet avec mon mari Alain et nos très bons amis Chris et Heather. Alain s’était inscrit sur le parcours Platinum, un vrai festival de souffrance : 280 kilomètres et 7’000 mètres de dénivelé positif. De notre côté, on avait été un peu plus raisonnables. Nous avions choisi le Gold : “seulement” 180 kilomètres et 5’100 mètres de D+.

Heather rêvait de l’Alpenbrevet depuis des années et se retrouvait enfin sur la ligne de départ. Quant à moi, je ne sais plus très bien comment j’ai été convaincue de m’inscrire… mais je me souviens très clairement de mon enthousiasme. J’avais tout l’été pour m’entraîner, je me sentais forte sur le vélo et j’étais sincèrement persuadée d’être prête.

Nous avons rejoint le groupe du Brevet, Alain étant leur guide pour le tour de la semaine. Parmi nous se trouvait aussi une journaliste prénommée Heidi, qui allait plus tard immortaliser ma souffrance dans un article publié dans Peloton Magazine. Pour les anglophones, c’est encore aujourd’hui une lecture à la fois drôle et un peu humiliante.

L’article parle notamment de mon « effondrement » sur le col du Susten. Ce n’est pas faux… mais en réalité, tout a commencé bien avant.

Une journée de rêve… au début

À l’époque, en 2013, l’Alpenbrevet ne partait pas et n’arrivait pas à Andermatt comme aujourd’hui. Le départ et l’arrivée se faisaient à Meiringen, et Andermatt était un gros ravitaillement après avoir déjà franchi trois cols majeurs : le Grimsel, le Nufenen et le Gothard.

La région est tout simplement à couper le souffle. Oui, l’épreuve est exigeante, mais la beauté des Alpes et l’énergie incroyablement positive des milliers de participants rendent l’expérience presque magique. À ce jour encore, c’est l’un des plus beaux événements cyclistes que j’aie vécus.

Ce jour-là, mes jambes allaient bien, mon rythme était bon, j’étais avec ma meilleure amie, la météo était parfaite… et au troisième col, je me suis même dit : C’est dur, mais je tiens le coup !

Photo Chris White

Après la descente rapide du Gothard, la route s’aplanit dans la vallée avant Andermatt, et il faut recommencer à pédaler. Et c’est là que j’ai senti quelque chose… une douleur vive et lancinante dans le bas du ventre, à droite, à chaque coup de pédale.

J’arrive à Andermatt un peu en panique, légèrement derrière les autres. « Il y a un problème », lâché-je. « Je crois que j’ai besoin de… péter. »

Pas mon moment le plus glorieux. Heureusement, cette partie-là n’a pas fini dans l’article.

Je fonce aux toilettes chimiques et tente désespérément de régler le problème. Dix minutes passent. Rien. Je finis par abandonner et retourne vers le groupe.

« Tu viens de rater Alain », me dit quelqu’un tranquillement. « Il est passé pendant que tu étais aux toilettes.»

Imaginez la scène. Mon mari venait de rouler 280 kilomètres et plus de 5’000 mètres de dénivelé… et venait de me dépasser.

Si vous cherchez un moyen rapide de plomber votre confiance en plein milieu d’un événement, je recommande.

« J’ai vraiment mal au ventre », dis-je. « Je ne peux pas repartir comme ça. Il faut que je m’allonge. »

Me voilà donc allongée par terre à Andermatt, jambes en l’air, à masser mon ventre, à faire toutes sortes de contorsions probablement très inquiétantes pour les passants. Finalement, par miracle, un peu de soulagement.

« OK », dis-je en me relevant. « On peut y aller. Ça va. »

On avait perdu environ 40 minutes, mais on avait encore largement le temps avant la barrière horaire. Merci à mes amis pour leur patience et leur bienveillance.

Je pensais que le pire était derrière moi. J’avais tort.

« L’effondrement », comme Heidi l’appelle si gentiment

Ce jour-là, à la fin de l’été 2013, j’ai appris quelque chose d’essentiel sur moi-même : mon corps ne supporte pas une consommation élevée de sucre sur de longues durées.

J’avais suivi la stratégie nutritionnelle de mon mari : manger régulièrement, avant même d’avoir faim. Et ça avait parfaitement fonctionné… jusqu’à ce que ça ne fonctionne plus. Après huit heures d’effort à une intensité relativement élevée, mon système digestif a dit stop.

Je n’avais jamais roulé aussi longtemps à ce niveau d’intensité. Et il ne m’avait jamais traversé l’esprit que la digestion pourrait être ce qui me ferait craquer.

À Andermatt, j’étais déjà en difficulté. Impossible de manger. Même lorsque la douleur s’est atténuée, le mal était fait.

En quittant Andermatt, je me sentais pourtant à nouveau motivée. On descend cette gorge spectaculaire vers Wassen, puis on quitte la route du Gothard pour attaquer le Susten. En sortant du village, quelques lacets, de beaux paysages… et une petite étincelle d’enthousiasme.

Plus qu’un col. Et plus que trois heures avant la bière !

Mes jambes allaient toujours bien et la douleur au ventre semblait loin derrière. Puis la route s’est redressée… et là, au loin, je l’ai vu : le Susten.

Chris pointe devant lui avec enthousiasme : « La longue ligne droite commence. C’est là-bas qu’on va ! »

Je regarde ce qui ressemble à un virage perdu à l’horizon.

Jusque-là ? Mais c’est à des heures d’ici. C’est trop loin. Je n’y arriverai jamais.

Je n’avais jamais gravi le Susten auparavant. Je ne savais pas que c’était essentiellement une ligne droite de 15 kilomètres à environ 7 %, avec seulement deux virages en épingle tout à la fin.

En une fraction de seconde, quelque chose a lâché. Je suis passée de grimpeuse heureuse à quelqu’un qui ne pouvait plus continuer, ni mentalement, ni physiquement. J’avais juste plus aucune envie de faire du vélo.

Je décroche du groupe. Je ralentis. Puis je m’arrête. Je me jette dans l’herbe, furieuse. À ce moment-là, je n’avais qu’une envie : arrêter. Le Susten m’a brisée.

Allongée dans l’herbe

Je reste là à regarder les cyclistes passer. Aucun n’a l’air vraiment heureux non plus. Certains me lancent des regards compatissants. D’autres font un double-take en réalisant que je porte une robe. Quelques-uns me demandent si j’ai besoin d’aide.

« Non, ça va », réponds-je. « J’ai juste besoin d’une pause. »

Finalement, je me force à manger le sandwich au fromage que je n’avais pas réussi à avaler à Andermatt. La logique reprend le dessus : si tu veux passer ce col, il faut manger.

Je reste assise là une vingtaine de minutes à réfléchir au sens de la vie.

Pourquoi je suis ici ? Pourquoi je fais ça ? Est-ce que j’aime vraiment le vélo ? J’adore grimper, qu’est-ce qui s’est passé ?

Remonte sur le vélo, Lillie. Remonte sur ce fichu vélo. Passe ce col et ce sera fini.

Alors je repars, déterminée. Cette fois, je ne roule plus par plaisir, mais parce qu’une fois en haut, je n’aurai plus besoin de rouler. Juste passer ce col, et c’est terminé.

Et puis enfin, après les plus gros efforts mentaux de ma vie, j’atteins le premier lacet.

Plus que trois kilomètres. Plus que 200 mètres de D+. Woohoo !!!

Je monte ces derniers kilomètres à fond, dépassant des cyclistes qui m’avaient doublée bien plus tôt. Incroyable comme un simple virage peut redonner le goût de la montagne.

Le Susten, qui m’aurait normalement pris deux heures, m’en a pris trois. En ajoutant le temps perdu à Andermatt, on avait presque deux heures de retard, à cause de moi. Au sommet, je n’arrivais même plus à sourire pour la photo. J’étais frustrée, épuisée, et j’avais juste envie de rentrer.

On ne s’est pas attardés. Il faisait froid et venteux. J’ai avalé ce que je pouvais et je suis descendue tellement vite que j’ai même fait un top 10 Strava sur la descente.

Nous sommes rentrés à Meiringen ensemble, avons franchi la ligne main dans la main, à quatre de front, treize heures après le départ. Je n’ai jamais été aussi heureuse de terminer un événement.

Et j’ai juré de ne plus jamais refaire ça.

La leçon que je ne savais pas devoir apprendre

Avec le recul, les erreurs sautent aux yeux. J’étais physiquement prête pour l’Alpenbrevet. Mais pas prête sur le plan nutritionnel ni mental.

Je pensais que s’entraîner signifiait simplement accumuler les kilomètres et les mètres de dénivelé. Je n’avais jamais imaginé devoir entraîner mon estomac. Je ne comprenais pas l’importance de varier les sources d’énergie, d’équilibrer le sucre avec les graisses et les protéines, ou d’adapter ma nutrition à mesure que la fatigue s’installe.

Je n’étais pas non plus préparée à la fatigue mentale : à ces pensées négatives qui peuvent rendre même les choses les plus simples écrasantes.

Je n’ai pas abandonné ce jour-là, mais je suis passée très près.

Dix ans et de nombreuses épreuves d’endurance plus tard, j’ai appris de ma misère sur le Susten. Alors oui, je ne referai plus jamais ça.

Mais je referai le Gold de l’Alpenbrevet. Et je me réjouis de partager avec mon groupe tout ce qu’il ne faut pas faire, pour qu’aucune d’entre elles n’ait à vivre un « Susten ».

Rendez-vous sur la ligne de départ en 2026!

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